Monsieur le Président,

Enseignante en école élémentaire sur une classe multi-niveaux, je tiens à vous faire part de mon indignation concernant le contenu et la mise en place de la réforme des rythmes scolaires par Mr Peillon, ministre de l'Education Nationale.

J’exerce dans une école qui est passée aux nouveaux rythmes, en avant première, depuis la rentrée 2013. Et cela nous a été imposé par le Maire de la commune sans aucune concertation. Lors de la seule réunion de soi-disant « concertation » qui s’est tenue dans notre école, Monsieur le Maire, sachant qu’aucun des enseignants de l’école n’était d’accord, est arrivé en disant clairement : « De toute façon, quel que soit votre avis, ma décision est prise et nous passerons aux nouveaux rythmes dés 2013 ».
Appelez-vous cela de « la concertation », Monsieur le Président ?

Je ne comprends pas pourquoi Monsieur le ministre justifie sa réforme en prenant comme argument la baisse du niveau des élèves validée par les tests PISA qui sont faits sur des élèves âgés de 15 ans, ayant donc fréquenté l'école primaire avant 2008, avec une semaine à 4 jours 1/2.
Ce qui n'est jamais dit, c'est que les résultats aux différentes évaluations sont meilleurs pour les élèves étant à la semaine des 4 jours que ceux étant à 4 jours 1/2 !
Le travail récent le plus sérieux disponible en la matière plaide sans la moindre ambiguité en faveur d’une semaine à quatre jours (deux universitaires américains que sont D. Mark Anderson de la Montana State University et Mary Beth Walker de la Georgia State University montrent les nombreux avantages liés à la semaine de quatre jours sur la performance scolaire des enfants)
L'argument de Mr Peillon en la matière est donc irrecevable.

D'autre part, comment assener avec un tel aplomb qu'un enfant sera moins fatigué à se lever tôt le matin 5 jours d'affilée, au lieu de 2 puis 2 après une journée de coupure ?
C'est une véritable ineptie de dire cela.

La réalité, Monsieur le Président, je me permet de vous la donner.
Les enfants sont réellement plus fatigués par rapport aux autres années. Ils ne sont plus réceptifs dés le jeudi après-midi : somnolence en classe, ou au contraire agitation et bavardages, car un enfant fatigué est un enfant « énervé ».
Certains même me le disent : « Maîtresse, j’en peux plus ! » Je n’avais jamais eu auparavant cette remarque de la part de mes élèves.
Les parents le disent : enfants qui s’endorment dés 18 h dans le canapé, qui n’ont pas la force de dîner, etc et nous ne sommes pas dans un quartier où « ils traînent dans les cages d’escaliers » !
Donc, où est le bénéfice de cette réforme sur les apprentissages des enfants avec 3 demi-journées où l’on ne peut pas travailler de manière efficace ?

D’autre part, les soi-disant « 20 % qui avaient des activités extra-scolaires avant cette réforme seront maintenant 80 % à en profiter »..
Je ne crois pas à ces chiffres (peut être qu’à certains endroits) mais ce n’est pas une généralité.
Monsieur le Président, il faudrait peut être songer à comparer ce qui est comparable. Les TAP ne peuvent pas être comparés à des activités extra-scolaires. Comment comparer un club sportif où l’enfant va s’investir dans une activité, une école de musique ou de danse que l’enfant aura choisie et les TAP, activités de qualité médiocre, encadrées par du personnel municipal (que je respecte d’autant plus qu’on ne leur laisse pas le choix) mais non formé pour cela ?
Ces TAP, Monsieur le Président, sont imposées à 80% des enfants de l’école pour les raisons suivantes :
- les parents qui travaillent ne peuvent récupérer leurs enfants à 15h30 donc ils sont obligés d’y participer,
- les « nounous » non plus ne peuvent récupérer les plus grands à 15h30 quand elles ont des plus petits qui font la sieste. Elles ne vont quand même pas les réveiller de leur sieste pour aller chercher les plus grands.
De plus, les enfants n’ont pas le choix des activités, alors que dans les véritables activités extra-scolaires, c’est un choix de leur part.

Je constate, par ailleurs, que ces TAP sont très bruyants. Les enfants en ressortent excités et cela contribue certainement à leur fatigue.

J’apprends maintenant que ces TAP ne sont plus obligatoires. Pourtant, c’était un des principaux axes de cette réforme. Et dans certaines communes cela va se transformer en garderie pure et simple. Allons, Monsieur le Président, il est de votre devoir de préciser à votre ministre qu’il se doit de rester crédible.
Cette réforme est-elle faite pour permettre à un maximum d’enfants d’avoir des activités extra-scolaires ou PAS ?

Autre précision, Monsieur le Président, les enfants de ma classe qui avaient, l’année dernière, des activités extra-scolaires (piscine, équitation, musique) ne peuvent plus en profiter cette année. Et oui, l’école le mercredi matin leur a supprimé leur passion ! Trop fatigués pour s’y rendre le soir, ou impossible le soir par rapport aux horaires professionnels des parents, pas de possibilités les mercredis après-midi, et voilà ! Par contre, ils doivent se « coltiner » des TAP imposés, sans aucun choix de leur part et je les sens déjà à 8 ou 9 ans déçus et amers….. Vous trouvez cela normal, Monsieur le Président ?

Je me dois également de vous parler de tous ces enfants « en difficulté », tous ceux qui ont des rendez-vous chez l’orthophoniste, orthoptiste, psychologue et autres…. Et qui ne peuvent plus s’y rendre le mercredi matin. Donc c’est le soir après l’école ou pire pendant le temps scolaire quand il n’y a pas d’autre créneau libre, et cela rajoute encore de la fatigue aux enfants…..

Je vous demanderais aussi pourquoi Mr Peillon ardent défenseur de la laïcité ferme les yeux sur les interventions d'officines religieuses dans les écoles publiques dans le cadre des temps d'acitivités périscolaires mis en place grâce à sa si belle réforme.
Et son corrolaire : comment se fait-il que les établissements privés sous contrat de l'Education Nationale ne soient pas tenus d'appliquer la réforme à la rentrée prochaine ? Si c'est pour faire du mal aux enfants des écoles privées pendant que ceux des écoles publiques en tireront le plus grand bien, dans ce cas, pourquoi ces écoles privées ne se précipitent pas pour appliquer cette si bonne réforme ?

Maintenant, j’aimerais vous parler du métier d’enseignant. Il serait peut être temps, Monsieur le Président, de nous écouter un peu…..
Depuis des années, ce métier se dégrade. Réforme après réforme, on nous en demande toujours plus sans aucune compensation, bien au contraire. On nous supprime les RASED, nous manquons de TR, ….et je ne parle pas de nos salaires…..
Trouvez-vous normal, Monsieur le Président, qu’une collègue en arrêt maladie pendant une semaine ou plus, ne soit pas remplacée ?
Que faisons-nous dans ce cas ? Soit nous renvoyons les enfants dans leur famille pour une semaine entière, soit nous les répartissons dans nos classes déjà surchargées et cela désorganise toute l’école. Non seulement les élèves de l’enseignante absente perdent une semaine sur leur programme mais les autres élèves de l’école en pâtissent également.

S’il faut une réforme, Monsieur le Président, il faudrait tenir compte des réels besoins des écoles au lieu d’imposer un planning de semaine qui ne convient à personne !

Mr Peillon a aujourd'hui une fronde de la part des enseignants, des parents d'élèves, des maires, des responsables associatifs contre sa réforme et il persiste à dire que celle-ci est bonne. Il refuse tout simplement de nous écouter !
C'est cela la conception de la démocratie de Mr Peillon ?

Nous en avons assez, Monsieur le Président, d’être pris pour des imbéciles !

Personnellement, je travaille à 78,13 % (quota pour les écoles à 4 jours et demi). Pourquoi ? Ce n’est pas parce que j’ai les « moyens » de ne pas être à temps plein. Non, Monsieur le Président, c’est seulement parce que je n’ai plus la force physique, ni morale, de travailler à temps plein. J’ai donc fait le choix de me priver d’une partie de revenus dans le seul but de pouvoir « TENIR » !
Quand je vois, maintenant, ce que votre ministre est en train de nous « pondre », je commence à remettre ce choix en question. Ai-je encore envie de me priver de « revenus » pour « tenir » ? NON !

Je crois, Monsieur le Président, que je vais entrer en « résistance » !
C’est-à-dire que je ne ferai plus aucune heure non rémunérée.
Après tout, nous ne sommes pas des bénévoles.
Nous avons 108 heures, Monsieur le Président, à faire en dehors de la classe. Et nous ne comptons pas les 20 minutes par jour (entrées du matin et de l’après midi) qui sont tout simplement gratuites car pas du tout prises en compte dans notre temps de travail. Et, tous les ans, nous dépassons largement cet horaire, heures supplémentaires gratuites…
Eh bien, cette année, puisqu’on nous prend pour des imbéciles et que l’on refuse de nous entendre et de nous concerter, je ferai mes 108 heures et c’est tout. Lorsque j’aurai atteint ce quota, j’informerais les parents que je n’ai plus d’heures disponibles pour les recevoir, ni pour me rendre à des réunions, ni pour les spectacles ou kermesses, ni pour quoi que ce soit d’autre que la classe.

Vous aviez fait de la jeunesse la priorité de votre mandat.
Il serait vraiment fâcheux de retourner l'opinion contre vous en laissant agir à sa guise un ministre sur sa seule conviction et refusant tout débat (bien qu'il prétende sans cesse l'inverse, mais il n'a jamais consulté les gens de terrain les premiers concernés).
Je crains que l'électorat enseignant, plutôt acquis à la cause du PS, et les parents d'élèves scolarisés en primaire ne vous apportent pas leur voix aux prochaines échéances électorales et que le Parti socialiste s'en trouve fort affaibli.

Je vous remercie de votre attention.

Geneviève TOP / DELERS
Ecole élémentaire publique
Lempdes sur Alagnon (Haute-Loire)